26 avril 2006
Un carnaval, des carnavaux
Ecrit le 4 mars
J'ai donc assisté au carnaval de Rio.
En réalité, ce concept de la fête du mardi gras, que les Brésiliens se sont attribués avec force tout commes les Dunkerquois, se réalisent de plusieurs manières.
J'ai participé à trois types de carnaval.
Le premier soir, après les retrouvailles avec mon ami qui n'avait pû me rejoindre coincé dans son bus dans les bouchons de Rio et qui le matin a été jusqu'à l'aéroport pour suivre mes traces (comme si j'étais restée à l'aéroport !!!), on a rejoint certains de ses nouveaux amis de son boulot à un bloco de bairro, un carnaval de quartier à Santa Thérésa. Santa Thérésa est une colline de Rio, très jolie, en début de boboïsation, mais pour l'instant encore très populaire.
Ce n'était pas une énorme fête comme j'ai pu en voir dans d'autres quartiers ; c'était même presque caché dans une rue montante. Sur le chemin, on a croisé un gars, que je croyais être un pote de Paulo mais qu'il venait en fait de rencontrer. Profil très brésilien qui fait du bien, petit, métissé avec au moins quatre orginie, branché sur du Duracell sans crier et envahir, le rythme et la joie dans la peau et le sourire sur les lèvres. Sur place, déjà, la fête battait son plein. Une énergie un peu effrayante au début s'en dégageait. Effrayante car il fallait que j'entre dans cette énergie, c'était comme un défi.
On aurait dit que des potes étudiants s'était réunis pour jouer à la cool de la musique. C'était une batucada de type macumba. Percussions diverses mais aussi quelques cuivres. Parfois, les cuivres et les percussions se perdaient, parfois ils mettaient le feu. Ah ça, les brésiliens, aux percus, ils assurent, il y a pas de doute. Ca roule, tourne, breake ; le rythme se ralentit pour mieux repartir, en osmose avec l'énergie folle qui se dégage de ce rassemblement d'une centaine de personnes à peine. Et ça danse, mais pas du tout genre on se la raconte, on drague, non les pieds vont tout seuls, emportés par ce mouvement général émanant de la musique, y repartant pour lui donner plus d'impulsion. C'est samba, mais pas uniquement, enfin le côté africain de la samba y ressort plus, notamment grâce à cette jeune fille qui respire la fraicheur et l'énergie et qui gère presque la fête . Elle a l'air ami des musiciens, connait des paroles de chansons et elle lance des impulsions à la foule par son charisme.
Alors, le non ami de Paulo danse avec un naturel et une joie phénoménale ; on sent la ginga de capoeiriste par moments. Je danse pas très loin et on commence à s'approcher et naturellement, il vient danser avec moi. Il m'attrape un peu à la hussarde mais je ne me sens pas du tout forcée. Et alors là, c'est la fusion, la danse à son paroxysme, écoute, feu, sensualité, jeux de fuite et d'approches et de cassage de rythme. Le genre de mecs, qui tout en te guidant avec une main assurée, te laisse une part de liberté. J'ai l'impression d'être une reine de la samba et que l'on enflamme la rue pavée. Après ce moment de pur bonheur, je m'éloigne sous prétexte de m'acheter de l'eau mais surtout car une réaction de défense mentale me submerge... je ne veux pas que cela vire à la drague ni avoir l'air d'une chaudasse.
Je reviens ensuite plus près des musiciens, dont certains changent car des instruments simples d'utilisation tournent. Toujours dans un état de transe stimulée par le groupe, j'observe cette fille et d'autres ; les filles sont très jolies, du moins quatre d'entre elles. Le tableau est charmant, beaucoup ont des parcelles de déguisements sur eux... cela ressemble plus à un laisser aller vestimentaire délirant général qu'à un réel apprêt de fête où il faut se faire beau. J'essaie de chopper quelques pas inconnus que je mets en pratique et également, j'essaie d'aller plus profondément dans cet état où les barrières de la réserve explose pour utiliser au mieux ce côté primitif de la danse et de la musique. Jo vient me voir pour me proposer de les rejoindre (ils sont au maximum 7 mètres derrière ^^) et pour me dire de venir danser, mais sans insister, sans lourdeur, sans cet excès de gentillesse qui m'étouffe parfois ici.
Finalement, un peu plus tard, je me retrouverai dans ses parages, un peu plus bas et on redansera jusqu'à épuisement, c'est encore mieux qu'avant, on se connait maintenant, on ose le collé-collé par moments. Ses mains sont un peu rugueuses, on voit qu'il a pas fait que lire des livres et se branler. Il vient de l'extrème nord du Brésil, près de la Guyanne. Sur le chemin du retour, on discutera. Je m'apercevrai qu'il est loin d'être con et inculte, même s'il me semble pas non plus un intello érudit et qu'il semble attaché à des choses plus concrètes. Il étudie le théâtre, quelle coïncidence... je me demande bien comment je fais, enfin plutôt comment on fait concrètement en général pour s'approcher toujours des gens qui ont des points communs, c'est écrit sur leur gueule, sur la façon de se déplacer ? Il va bientôt jouer dans une télé novela (mouahahahaha...).
Même si j'ai entraperçu ce soir là comment on pouvait en venir à coucher avec un mec qu'on connaît à peine, non pas à cause d'une sorte de pression sociale et de volonté de séduire et de se rassurer, mais plutôt à cause d'une fusion inattendue et clairement éphémère qui te fait fondre (ne serait-ce que littéralement vu les deux litres de flotte que j'ai transpiré en sambant), je décalerai soigneusement le visage quand il essaiera de me rouler une pelle pour me dire au revoir. Je donne encore beaucoup d'importance à l'investissement affectif et intellectuel d'un simple baiser.
Avant qu'on ne soit partie, la batucada s'était décalée vers le bas de la rue et au lieu que ce soit les musiciens qui forment un cercle dans lequel s'imiscent trois ou quatre danseurs avertis, c'est maintenant une grande ronde qui s'agrandit autour d'eux. On danse autour d'eux, comme dans les fêtes de village ou chez les indiens, avec quelques pas simples (Paulo pourtant semble s'emmêler les pinceaux) et en chantant ce qui semble des chansons connues et rituelles. Des gens qui ne se connaissaient pas se sourient jusqu'aux oreilles ; un musicien à qui je souris après l'avoir touché par mégarde me prendra le nez, comme on fait aux enfants.
Ce soir là, c'était une fête au sens le plus noble du terme, un rassemblement humain, une joie partagée, que j'ai retrouvé également le 31 décembre au Channel à Calais.
Le lendemain, j'insiste pour aller au sambodromo, le lieu officiel du carnaval de Rio. Paulo ne veut pas venir mais m'aide à acheter une place au noir. Il y a deux ou plutôt trois façons de trouver des places, soit on les achète au départ à la billeterie pas très chèr, mais ils se font très vite dévalisés, notamment par les agences, qui elles les revendent aux touristes à des prix phénoménals, soit on les achète au marché noir, aux gens des favellas ou aux participants des écoles de samba, qui revendent leur place qu'ils ont gratuite. Je tombe sur un musicien de mangueira qui me vend une place à prix plus que raisonnable mais pas très bien placée.
Les chars sont depuis cette année confectionnée dans une avenue pour plus de sécurité. Chacun peut acheter un déguisement "une fantaisie" et venir défiler avec une école. Je comprends au fur et à mesure l'ampleur de cette festivité. C'est un évènement auquel tout le monde assiste. C'est plus important que la coupe du monde de foot (moi perso, je m'en fous de la coupe du monde mais voyez ce que je veux dire). Tous les journaux en parlent. Toute la ville est tournée vers ça.
Et c'est comme une match de foot mondial sauf que les tribunes ne forment pas un cercle mais un couloir. Le défilé, c'est en fait les 12 écoles de samba qui défilent tour à tour. C'est étalé sur deux jours. J'y suis allée le lundi et cela a duré de 20 heures du soir à 8 heures du matin. Chaque école doit défiler sur un thème qu'il choisit qui doit se voir dans les chars et les déguisements et avec une musique qu'ils ont composés et que la bateria joue. La plus fameuse est celle de Mangueira dont le drapeau est rose et vert, les couleurs que je portais par hasard la veille. Un jury note chaque école selon des critères définies.
On doit supporter les équipes, certains arrivent avec le maillot officiel mais c'est beaucoup plus bonne enfant que le foot. Personne n'insulte les autres équipes. Des personnes passent dans les tribunes et distribuent des drapeaux et en général on se retrouve à supporter plusieurs équipes les unes après les autres.
Dans ma tribune, il y a surtout des brésiliens. C'est l'euphorie, mais une euphorie de spectateurs, bien qu'on danssote tout en regardant et en chantant la chanson dont on nous a distribué le texte. Ma voisine devient hystérique lorqu'on voit clairement des danseurs sur le côté d'un char, des grands jeunes hommes noirs qui dansent woohooo, c'est pas la danse friquette à l'européenne, c'est une force, un rythme, des lions en représentation.
Cependant, bien que le spectacle soit vraiment intéressant, je suis seule et je peux pas beaucoup danser, alors je pars à deux heures du matin, à pied et en métro, malgré les recommandations car il y a du monde dans la rue. Bon, j'aurais une petite sueur froide quand je verrais sur le parking un mec avec une mitraillette à chaque main qu'il range dans sa voiture.
Le lendemain, tout le monde commentera les prestations de chaque école et je regretterai de ne pas être restée : en 5 heures, je n'ai vu que deux écoles sur 6. J'ai passé une bonne soirée, mais c'était un spectacle.
Enfin, le troisième soir, Paulo me propose d'aller à un autre bloco de bairro, toujours à Santa Theresa. Je le suis.
Ca commence mal, c'est un mec que j'avais trouvé un poil con qui nous emmène en voiture et évidemment, il conduit comme un malade. C'est l'horreur, je m'accroche à la poignée.
Ensuite, quand on arrive, les musiciens sont déjà partis. Ce n'est plus du tout le petit regroupement dans un coin du quartier, c'est l'orgie énorme. Des milliers de personnes circulent, sans savoir où elles vont d'ailleurs et on a du mal à avancer. La musique sort d'enceintes. Ca boit de partout de la bière et les vendeurs clament pour qu'on leur achète leurs produits.
Je me rends compte assez vite que les gens ne viennent pas là pour la fête, enfin à mon sens, mais pour boire et surtout pour trouver des filles. Je me prends des dizaines de "que linda" ou "você quer namorar comigo ?" et surtout plein de mains sur tout le corps. Les mecs t'arrêtent en te touchant. Je ne supporte pas, j'écarte les mains, je lance des regards glacials. Apparemment, je suis la seule, les autres filles, même s'ils ne s'arrêtent pas souvent laissent les mecs les toucher et leur répondent. J'en discute avec Vanessa, une copine de Paulo qui m'explique qu'elle n'apprécie pas mais qu'elle s'est habitué. Que les mecs cherchent à coucher, qu'ils se barrent ensuite et qu'ils ne payent même pas (lol).
A un moment, je me retrouve à attendre le groupe avec deux collègues de Paulo et je m'aperçois avec stupeur qu'ils font pareil avec toutes les filles qui passent. Je les interroge. Celui qui je trouvais le plus beau me répond sans vergogne qu'il cherche une fille bonne. On s'éclipse rapidement du groupe avec Paulo et Vanessa pour boire un verre.
Même si c'est en plus gros, ça m'a rappellé certaines fêtes de mon adolescence ou parisiennes actuelles où il faut s'amuser, où on vient pomponné, où personne ne danse si on ne se déshinibe pas avec de l'alcool... où est passé ce sens de la fête que j'ai retrouvé le premier soir ?
20:55 Publié dans Loin de la Seine | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Rio désolée
Rio tant aimée, je ne vous suis hostile aujourd´hui...
Non seulement j´y suis venue en renoncant à la perspective d´une nuit sympathique par cohérence morale pour un ami, mais au final je me retrouve dans un hôtel sordide seule vu que Paulo n´était finalement pas à l´aéroport et que l´inquiètude remplace maintenant la colère.
Les rues sont dégueulasses à tel point que j´ai cru qu´il y avait une grève des éboueurs, mais non, c´est tout simplement car les gens sont des porcs. La seule grève qu´il y ait, c´est celle du tramway que je m´apprétais à prendre ce matin. (moi qui ralait contre la mollesse des brésiliens qui laissent tout passer sans moufter)
Les pauvres et les vagabonds se voient plus le week-end, ce qui dérange ma conscience morale. Des quartiers sont déserts et des enfants jouent gaiement avec des déchets dans un sac plastique qui leur servent de ballon. Ca fait au moins 10 fois qu´on me met en garde contre le fait de me promener seule, et même si je tente de résister à cette paranoia, je suis moins tranquille, surtout aprés m´être fait attraper par le bras par un jeune homme hier.
Pour parfaire le tableau, ma tentative d´adoption de mes tongues par essais courts a encore totalement échoué. Une ampoule a explosé au bout de 10 minutes. Il faut que je me résolve à garder mon look de touriste, en plus de mon accent immanquable.
Arf...
Est ce que les poufs sur un char vont me réconcilier avec Rio ?
20:35 Publié dans Loin de la Seine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Ca m'a fait les pieds
Ecrit sur la route, le 24 janvier
J'ai lu que les Inuits ont au moins cent différents pour décrire la texture de la neige. Je n'arrivais à imaginer plus de quatre nuances (poudreuse, verglacée, compacte, en train de fondre ?). Aujourd'hui, je comprends que l'exposition intensive à un environnement a priori uniforme, ici le sable, fait que l'on y perçoit mille nuances auparavant imperceptibles. 25 kilomètres de marche sur le sable, sac à dos, et bâton dans une main (si si, je vous assure, au bout de 5 kilomètres, on comprend son utilité..). Les mots me manquaient pour décrire mon nouveau support de randonnée. Il faudrait que j'utilise des périphrases, des juxtapositions d'adjectifs variés ou des comparaisons. Il y a le sable blanc, fin, sec et brûlant dans lequel on s'enfonce, une sorte de farine chaude - le sable plein d'eau mais tassé avec un effet "gelee" à la surface (le truc horrible que consomme les anglais en dessert) à cause d'une fine pellicule d'eau, le pied fait "floc" - le sable très légèrement humide à gros grain qui fait mal au pied, style sucre cristal qu'on a mélangé avec les jaunes d'oeuf....
Une autre nouvelle expérience sensorielle nous fut offerte à la descente de la barque nous ayant permis de traverser le Rio, conduite maladroitement, après qu'on ait dû la supplier intensivment, par la femme de Charon. En posant le pied, chacun a laissé échapper un ou deux cris de surprise au contact de cette subtance constituée par le sol de la mangrove.
Il a fallu ensuite vaincre des années de refoulement d'une phase sadico-anale, et marcher, en riant plutôt qu'en criant (sauf pour l'une d'entre nous qui mixa ces deux sortes de bruits humains), dans cette substance chaude, molle, marron, gorgée d'eau et pleine de vies. Il faut aimer les surprises, car chaque pas était un nouveau mystère : jusqu'où ma jambe va s'enfoncer ? quelles formes de vie mon pied va saluer ? sachant que on pouvait observer à loisirs de nombreux petits trous par lesquels allaient et venaient des insectes inconnus et que auparavant, j'avais failli me perdre dans l'indifférence générale, bloquée par un gros et long serpent vert foncé qui m´a fait courir dans le sens inverse de la marche.
J'ai également découvert des caractéristiques nouvelles de mon corps à l'effort. Notament mes pieds. Car, contrairement à notre guide qui passait une demi-heure à mettre ses pansements autour de chaque orteil, sa grosse paire de chaussettes au dessus de la fine, à installer son réservoir à sable dans la chaussure de randos, à effectuer un nettoyage plusieurs fois dans la journée et qui nous disait "si jamais vous sentez que vous avez du sable dans les chaussures, arrêtez vous tout de suite, cela peut vous blesser ("machucar" )", sachant que l'on marche sur la plage (c'est très masculin, cette énergie dépensée à éviter le sable alors qu'ils sont en plein dedans / moi qui m'attendait à un jeune guide peace and love), nous marchions pieds nus. C'est quand même tout l'intérêt de la marche sur la plage que de pouvoir abandonner ces instruments de civilisation que sont les chaussures et de sentir la caresse du sable et l'eau de mer qui vient nous lécher la peau.
Cependant, en plus de découverte sensuelle, l'effort me fit découvrir des tendons, des muscles voire des os pédestres inconnus jusque là. Mes pieds ont même subi des transformations ; j'ai du grandir de deux centimètres rien qu'avec la corne qui s'y est formée, et peut-être ai-je réussi en y prétant attention à corriger légèrement cette habitude bien ancrée de marcher en X, avec le pied qui s'effondre d'un côté.
C'était une rencontre de mon corps avec notre amie la nature ^^.
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De la tendresse féminine
Ecrit sur la route ^^, le 23 janvier
Si je devais me classer dans une des catégories (par essence limitatrices) hétérosexuels - homosexuels - bisexuels, je ferai partie à l'évidence de la catégorie majoritaire des hétérosexuels ; j'aime trop les garçons, j'ai trop souvent le béguin, je révasse tellement des heures durant sur l'un d'entre eux m'approchant des bas-fonds de la mièvrerie dans toute sa splendeur pour qu'il subsiste le moindre doute.
Et pourtant... je suis totalement charmée par l'esthétisme mental et spirituel d'une fille.
Hier, je me suis résolue à rejoindre Michelle à Arrai d'Ajuda. Je suis arrivée dans une pousada, ou tu te sens à la fois chez toi et au paradis terrestre. Michelle était entourée d'autres jeunes parlant anglais. Parmi eux, Maria, une anglaise de 24 ans, allongée dans un hamac, l'air très réservée, sensible et fragile. Pour l'instant, un papillon pas encore sortie de sa chrysalide. Au cours de la journée, j'ai beaucoup regardé son corps menu et pâle, ses yeux enfantins et timides marrons-verts, ses cheveux noirs. L'alliance peau blanche - cheveux noirs m'attire irresistiblement, sans que j'en ai directement conscience. Ce n'est pas simplement son physique qui fait que je l'ai regardé comme un objet d'art. Son alternance de phases silencieuses, plongée dans son monde et de phases de joie à discuter et à être avec nous, comme on en voit chez les enfants, ses petits sautillements passionés, ses mouvements de danse spontanés créaient un ensemble hétéroclite intrigant. Rien à voir avec les changements incompréhensibles et violents d'une hystérique. Fraîcheur, grâce et énergie. Bambie.
Elle est créatrice. Je ne l'avais pas deviné mais j'aurais pu. Artiste plasticienne, même si cette dénomination l'a fait sourire, et chorégraphe. Une jeune fille de 24 ans, chorégraphe, qui a déjà eu une commande de la BBC, voilà de quoi clouer le bec au prétendu déterminisme social qui barrerait la route de l'art aux femmes. (Regardez, madame, dans les humanistes, il y en a pas une de femmes, a soulignéé avec provocation tendre un élève...) J'aurais pu le deviner grâce à son émerveillement et sa sensibilité visible. Elle se cachait dans ses mains quand la Suédoise nous décrivait avec une fougue militante les trois types d'excision, et les coutures que l'homme doit défaire lors de la nuit de noces, en force. Au cours du spectacle de rue, avec deux musiciens rock et trois danseurs clowns tous en tutus et si poétiques, j'ai aperçu sa gaité, pure, sur tout son corps, légers électrochocs. Une certaine excentricité aussi, lorsqu'elle installait méthodiquement sa moustiquaire, étrange engin qui lui a donné au lever du soleil l'apparence d'une chenille en mutation.
J'ai décidé de rester avec elles. Pas à cause de Maria, ou pas uniquement. Mais à cause de cette ambiance revigorante de filles. J'en suis navrée, mais alors que j'adore les garçons et que je me sens parfois plus proches d'eux (je sais, c'est très tendance prétentieux la fille qui est garçon manquée...), un certain univers féminin procure un bien-être. Douche de gaieté et de fraicheur. Oui, les sujets sont parfois futiles. Oui, on a parlé de soutiens-gorges, de la drague masculine locale si lourde et de "oh, j'adore les mecs qui ont les cheveux longs". Mais c'est noyé dans un tas d'autres sujets de conversation bien plus sérieux. Plus proche de la vie, trivial et sérieux, sentiments et intellect mêlés. Aucun tabou, du moins moins. On se laisse plus aller.
L'idée mille fois entendues (et notament dans ma famille...) que "sur un navire, un équipage d'hommes lieraient amitié alors qu'un équipage de femmes se tireraient dans les pattes" me paraît totalement injustifiée, au vu de cette tendre ambiance de dortoirs. J'avais laissé mes affaires dans l'autre pousada et je commençais à me sentir mal à l'aise dans cette robe d'été avec laquelle je m'étais baignée (ayant aussi oublié mon maillot de bain...). Qu'à cela ne tienne ! Spontanément, un rituel d'incorporation a pris forme. Telle une reine orientale, on m'a vêtue. Michelle a déniché un haut fleuri, Katrina m'a prêté un jean, heureuse de remarquer que j'étais faite comme elle, larges hanches et taille fine. Pour finir, Maria a étalé sa collection de colliers et s'est évertué à trouver celui qui irait le mieux avec ma tenue pour élire un modèle japonais. Une proximité physique parachevait ce cocon féminin. Katrina a ajusté ma ceinture, Maria a placé le collier au fermoire complexe avec soin en s'assurant du résultat.
Quand j'aurai décidé de rentrer me coucher, m'endormant malgré moi, avec ce genre de fatigue coup de marteau contre laquelle tu luttes sans succès, Maria me carressera plusieurs fois le bras, comme pour me consoler de ma fatigue, et attendrie comme une mère.

20:32 Publié dans Obscène | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

