13 janvier 2009

La possibilité d'une île

Ah, au moins, avec Houellebecq, pas de happy end, ni de retournement de situation : c'est sinistre jusqu'à la fin, un peu comme Beckett - tout est déjà foutu d'avance, comme parfois le titre l'indique : cf. Fin de partie.

Le titre La possibilité d'une île est-il une sorte de second degré comme l'est le titre Oh les beaux jours de Beckett ? le titre étant tiré du poème d'espoir du héros...

Sans doute, mais alors c'est une ironie qui garde la trace de la pensée moquée par cette même ironie. L'humanité est risible, ses espoirs sont risibles mais justement, on prend pitié ; on regarde avec amusement ses espoirs. L'oscillation est constante entre ces deux mouvements : espoir - désespoir et créatrice d'une souffrance infinie.

Houellebecq, c'est désespéré car l'espoir du personnage principal est présent mais est englobé dans une lucidité désespérée : savoir qu'il n'y a pas d'issue ne change pas le problème de la souffrance : on ne peut pas s'empêcher d'espérer qu'il y en ait une.Peut-être est-ce spécifique à ce bouquin, car à sa lecture, on a moins envie de cracher à la gueule de l'auteur que dans ses autres oeuvres...

Malgré la volet science-fiction de l'oeuvre (le moins intéressant - en tous cas, le moins touchant car la constatation froide du héros et ses désespoirs nous amènent à compatir), le roman a des réminiscences autobiographiques. Portrait d'un écrivain qui a du succès en parlant de sexe et de religion et qui ne vit le bonheur qu'avec son chien (tout comme Céline) car un chien apporte "l'amour inconditionnel" : ça sent la mise en abyme à plein nez... agrémenté d'une prise de distance.

Bien que le moment soit mal venu (mais on peut rire de tout mais pas...), j'ai eu du mal à me remettre de mes rires suite à l'intitulé d'un des sketchs du-dit comique : "Broute-moi la bande de Gaza"...

 

Prenant à bras le corps tous les tabous, l'auteur donne sa vision des enfants : "Il n'y avait pas seulement en moi ce dégoût légitime qui saisit tout homme normalement constitué à la vue d'un bébé ; il n'y avait pas seulement cette conviction bien ancrée que l'enfant est une sorte de nain vicieux, d'une cruauté innée, chez qui se retrouvent immédiatement les pires traits de l'espèce, et dont les animaux domestiques se détournent avec une sage prudence. Si le nourrisson, seul de tout le règne animal, manifeste immédiatement sa présence au monde par des hurlements de souffrance incessants, c'est bien entendu qu'il souffre et qu'il souffre de façon intolérable. (...) A tout observateur impartial en tous cas il apparaît que l'individu humain ne peut pas être heureux, qu'il n'est en aucune manière conçu pour le bonheur, et que sa seule destinée possible est de propager le malheur autour de lui en rendant l'existence des autres aussi intolérables que l'est la sienne propre - ses premières victimes étant généralement ses parents."

A cette pensée du héros, existe un contre-point : à un autre moment, le narrateur semble critiquer l'humanité - ou en tous cas constater avec une sorte d'amerture - que l'égoïsme des hommes les amènent à procréer de moins en moins. Tout se passe comme si l'auteur ou le narrateur se détestait et donc détestait tous les hommes ou l'inverse. Il retrouve chez les autres ses propres pensées, ses pensées presque haineuses.

Le même phénomène se produit autour de l'amour et du loisir : le héros semble chercher avant tout à baiser - l'amour semble être accessoire ou une conséquence peut-être agréable mais anodine. Le même héros déplore cependant cette génération de kids éternels qui débarrassent le sexe de l'amour, profondément égoïstes et qui font du sexe un amusement. L'observateur retrouve avec horreur ses propres comportements ou tendances chez les autres.

 

Une petite phrase qui concerne la sexualité mais qui est applicable à tout ce qui est consommable : "Augmenter les désirs jusqu'à l'insoutenable tout en rendant leur réalisation impossible, tel était le principe unique sur lequel reposait la société de consommation."

 

J'aime aussi son sens de l'incongru :

Lors de son voyage en Herzégovine : "Je fixais mon regard sur les pentes vertes, humides, j'essayai de ne plus voir que la brume - la brume m'avait toujours aidé. Les téléskis, dans la brume. Ainsi, entre deux guerres ethniques, ils trouvaient le moyen de faire du téléski (...).

" Je jetai un regard désespéré à Vincent : il était à peu près autant à sa place dans cette animation de plage que Samuel Beckett dans un clip de rap."


Un petit huppercut  bien senti pour les jolies filles et bien macho :

"Esther n'était certainement pas bien éduquée au sens habituel du terme, jamais l'idée ne lui serait venu de vider un cendrier ou de débarasser le relief de ses repas, et c'est sans la moindre gêne qu'elle laissait la lumière allumée dans les pièces qu'elle venait de quitter (...) ; il n'était pas davantage question de lui demander de penser à faire un achat, de ramener d'un magasin où elle se rendait une course non destinée à son propre usage, ou plus généralement de rendre un service quelconque. Comme toutes les très jolies jeunes filles elle n'était au fond bonne qu'à baiser, et il aurait été stupide de l'employer à autre chose, de la voir autrement que comme un animal de luxe, en tout choyé et gâté, protégé de tout souci comme de toute tâche ennuyeuse ou pénible afin de mieux pouvoir se consacrer à son service uniquement sexuel. Elle n'en était pas moins très loin d'être ce monstre d'arrogance, d'égoïsme absolu et froid, ou, pour parler en termes plus baudelairiens, cette infernale petite salope, que sont la plupart des très jolies jeunes filles ; il y avait en elle la conscience de la maladie, de la faiblesse et de la mort."

 

L'amour non-partagé et l'être qui souffre (référence implicite à Fragments d'un discours amoureux ?) :

"L'amour non-partagé est une hémorragie." Métaphore certes obscure et pourtant parlante.

"Les jours suivants, je ne fis qu'errer de pièce en pièce dans la résidence ; j'étais immortel, certes, mais pour l'instant ça ne changeait pas grand chose, Esther n'appelait toujours pas, et c'était la seule chose qui paraissait avoir de l'importance."

 

Et le sujet principal : la sexualité des vieux, ou plutôt son absence :

"J'imaginais alors - et quinze ans plus tard j'y repensais encore avec honte, avec dégoût - j'imaginais qu'à partir d'un certain âge le désir sexuel disparaît, qu'il vous laisse du moins relativement tranquille. Comment avais-je pu, moi qui prétendais un esprit acéré, caustique, comment avais-je pu former en moi une illusion aussi ridicule ? Je connaissais la vie, en principe, j'avais même lu des livres ; et s'il y avait un sujet simple, un sujet sur lequel, comme on dit, tous les témoignages concordent, c'était bien celui-là. Non seulement le désir sexuel ne disparait pas, mais il devient avec l'âge de plus en plus cruel, de plus en plus déchirant et insatiable - et même chez les hommes au demeurant assez rares, chez lesquels disparaissent les sécrétions hormonales, l'érection et tous les phénomènes associés, l'attraction pour les jeunes corps féminins ne diminue pas, elle devient, et c'est peut-être encore pire, cosa mentale, et désir du désir. Voilà la vérité, voilà l'évidence, voilà ce qu' avaient inlassablement répété tous les auteurs sérieux."

 

L'amour ?

Phrase qui saisit la réalité, l'impasse de la fidélité : "Ce n'est pas la lassitude qui met fin à l'amour, ou plutôt cette lassitude naît de l'impatience, de l'impatience des corps qui se savent condamnés et qui voudraient vivre, qui voudraient, dans le laps de temps qui leur est imparti, ne laisser passer aucune chance, ne laisser échapper aucune possibilité, qui voudraient utiliser au maximum ce temps de vie limité, déclinant, médiocre qui est le leur, et qui partant ne peuvent aimer qui que ce soit car tous les autres leur paraissent limités, déclinants, médiocres."

"Isabelle m'expliqua (...) qu'on avait tout simplement affaire à une variation annuelle sur le thème "Nous nous séparons, mais nous restons bons amis". D'après elle, cela durerait quatre ou cinq ans avant que l'on puisse admettre que le passage de l'amour à l'amitié, c'est-à-dire d'un sentiment fort à un sentiment faible, était évidemment le prélude à la disparition de tout sentiment - sur le plan historique s'entend, car sur le plan individuel l'indifférence était de loin la situation la plus favorable : ce n'était généralement pas en indifférence, encore moins en amitié mais bel et bien en haine que se transformait l'amour une fois décomposé."

"La solitude à d'eux est l'enfer consenti. Dans la vie du couple, le plus souvent, il existe dès le début certains détails, certaines discordances sur lesquelles on décide de se taire, dans l'enthousiaste certitude que l'amour finira par régler ces problèmes. Ces problèmes grandissent peu à peu, dans le silence, avant d'exploser quelques années plus tard et de détruire toute possibilité de vie commune."

"C'est à ce moment là que je compris. Elle partait aux Etats-Unis pour un an, peut-être pour toujours, là-bas, elle se ferait de nouveaux amis, et bien entendu, elle trouverait un nouveau boyfriend. J'étais abandonné, certes, mais exactement au même titre qu'eux, mon statut n'avait rien de spécial. Ce sentiment d'attachement exclusif que je sentais en moi, qui allait me torturer de plus en plus jusqu'à m'anéantir, ne correspondait absolument à rien pour elle, n'avait aucune justification, aucune raison d'être : nos chairs étaient distinctes, nous ne pouvions ressentir ni les mêmes souffrances ni les mêmes joies, nous étions de toute évidence des êtres séparés. Isabelle n'aimait pas la jouissance mais Esther n'aimait pas l'amour, elle ne voulait pas être amoureuse, elle refusait ce sentiment d'exclusivité de dépendance et c'est toute sa génération qui le refusait avec elle. J'errais parmi eux comme une sorte de monstre préhistorique avec mes niaiseries romantiques, mes attachements, mes chaînes. (...) A aucun moment de leur vie, ils ne connaitraient l'amour. Ils étaient libres."
(je me reconnais un peu dans cet élan d'Esther qui la pousse à tout recommencer quand elle part, à entrer dans un autre monde, sans se sentir obligé de souffrir car on quitte d'autres personnes. Cela dit, être 100 pour cent dans le ici et maintenant n'empêche pas de tenir à ses amis et de les voir régulièrement)

 

Spécial dédicace (comme ils disent à la télé) à un trop cher 'ex?) ami :

"Je ne faisais aucun effort pour alimenter la conversation et n'en ressentais aucune gêne ; voilà bien un des seuls avantages d'être une star (...) : lorsque l'on rencontre quelqu'un d'autre et qu'on en vient, comme c'est normal, à s'ennuyer ensemble, sans qu'aucun des deux n'en soit précisément à l'origine, en quelque sorte d'un commun accord, c'est toujours l'autre qui s'en sent responsable, qui se sent coupable de n'avoir pas su maintenir la conversation à un niveau suffisamment élevé, de n'avoir pas su installer une ambiance suffisamment étincelante et chaleureuse. Il s'agit d'une situation confortable, voire chaleureuse, à partir du moment où l'on commence véritablement à s'en foutre."

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